Ilya Répine, gloire de l’art russe au Petit Palais

Publié par micmac le

À nouveau, le Petit Palais fait un sans-faute avec une exposition consacrée à une grande figure de l’art russe de la fin du 19e siècle, Ilya Répine, maître de la peinture réaliste et témoin attentif des grands bouleversements sociaux et historiques de son pays entre régime tsariste et révolution bolchévique.

Le parcours suit le déroulement chronologique de la vie de Répine, dont les étapes sont réparties entre 14 salles depuis Saint-Pétersbourg où il naît en 1844 dans une famille de serfs et où il commence sa carrière artistique jusqu’à son installation en Finlande et les dernières années de sa vie, en passant par son premier séjour à Paris, ses relations avec les milieux intellectuels (et contestataires) russes mais aussi avec le régime tsariste qui appréciait ses talents de portraitiste.

Assez vite reconnu comme un grand artiste dans son pays, il semble avoir vécu sans souci matériel. Seules ses dernières années en Finlande (tout récemment indépendante et en proie à une guerre civile) ont été plus difficiles et, méfiant à juste titre, il n’a jamais répondu aux invitations du nouveau régime communiste qui souhaitait le voir revenir.

Dès la première salle, c’est le choc en découvrant le tableau Les Haleurs de la Volga qui est sa première œuvre majeure et qui va établir sa réputation.

Exposition Ilya Répine (1844-1930), Peindre l’âme russe – Les Haleurs de la Volga – 1870-1873 – De mai à août 1870, Répine part en voyage sur la Volga, avec son frère Vassili et deux amis peintres. Fasciné par les haleurs, hommes robustes qui tirent les bateaux à voiles le long de la rivière, il les dessine sans relâche. Le grand-duc de Russie Vladimir Alexandrovitch, vice-président de l’Académie et fils du tsar Alexandre II, lui passe alors commande d’un grand tableau sur ce thème. En 1873, Répine présente celui-ci à l’Académie des beaux-arts. Cette peinture lui vaut une médaille d’encouragement mais suscite aussi de violents débats. La puissance avec laquelle il met en scène ce peuple russe au travail frappe le public. Le peintre individualise chaque figure, varie les attitudes afin de donner à chacun une existence propre. Après ce succès de scandale, la réputation de Répine est établie. Le tableau, envoyé en 1873 à l’Exposition universelle de Vienne, y obtient une médaille d’or.

Dès les années 1860, Ilya Répine réalise de nombreux portraits de membres de sa famille ou de ses proches. Portraitiste prolifique, il va représenter la plupart des figures artistiques majeures de son temps, comme les compositeurs du « Groupe des Cinq », Ivan Tourgueniev ou encore Léon Tolstoï, dont il fréquente les différentes résidences. Lors de son séjour en France, il peint La Fille du pêcheur ou, de retour en Russie, sa fille Véra en Libellule !

Petit florilège.

Outre son activité de portraitiste, il réalise également de grands formats célébrant des traditions ou des pages de l’histoire russe. Bien que sensible aux idées défendant le progrès social, il lui arrive de répondre à des commandes provenant des hauts dignitaires du régime impérial.

Exposition Ilya Répine (1844-1930), Peindre l’âme russe – Procession religieuse dans la province de Kouorsk – 1881-1883
Exposition Ilya Répine (1844-1930), Peindre l’âme russe – Les Cosaques zaporogues écrivant une lettre au sultan de Turquie – 1880-1891 – Huile sur toile, 2,03 x 3,58m -Saint-Pétersbourg, musée d’État russe – Près des ruines encore fumantes d’un champ de bataille, un groupe de cosaques rédigent une lettre provocatrice destinée au sultan ottoman Mohammed IV. Fidèles à leur réputation de peuple fier et indépendant, ils refusent de lui faire allégeance et lui adressent une missive dont la grossièreté les amuse. Le travail du peintre sur le thème des cosaques zaporogues commença en 1878 et fut suivi d’un voyage en Ukraine en 1880. Mais ce fut la rencontre en 1887 avec l’historien Dmitro I. Yavornitski qui fut décisive pour la réalisation de ce tableau. Ce dernier donna accès à Répine à toute la documentation utile, ainsi qu’à une collection d’objets ukrai- niens anciens. Le tsar Alexandre III acquiert ce très grand tableau en 1891. À l’Exposition universelle de Chicago en 1893, Répine reçoit un grand prix pour cette œuvre qui reste l’une de ses plus célèbres.
Exposition Ilya Répine (1844-1930), Peindre l’âme russe – Alexandre III recevant les doyens de cantons dans la cour du palais Pétrovski à Moscou – 1886
Exposition Ilya Répine (1844-1930), Peindre l’âme russe – Le 17 octobre 1905 – 1907, retouché en 1911 – Huile sur toile, 1,84 x 3,23m – Galerie nationale Trétiakov, Moscou – La promulgation du manifeste élaboré par Sergueï Witte à la demande de l’empereur Nicolas II eut lieu le 17 octobre 1905. Ce texte posa les bases de la première Constitution russe, sur des principes démocratiques. Dans sa description officielle, Répine indiquait que le tableau représentait la libération de la société progressiste russe au mois d’octobre 1905. Dans la foule figurent des étudiants, des professeurs, des ouvriers, chantant et agitant des drapeaux rouges. Au centre, ils portent sur leurs épaules un amnistié. Dans ses lettres, Répine exprime ouvertement son enthousiasme, se réjouissant de cette liberté arrachée. Le tableau fut présenté à Rome en 1911 lors de l’Exposition universelle.

Ilya Répine est un proche de Léon Tolstoï, écrivain déjà mondialement célèbre qui traverse une crise morale et intellectuelle, professant son dégoût pour sa vie de nanti et souhaitant se rapprocher du modèle de vie paysan. Une salle de l’exposition est dédiée aux peintures réalisées par Répine sur Tolstoï, notamment un petit format Léon Tolstoï labourant.

Exposition Ilya Répine (1844-1930), Peindre l’âme russe – Léon Tolstoï labourant – 1887 – Galerie nationale Trétiakov, Moscou – À lasnaïa Poliana en août 1887, Répine réalise un grand nombre de dessins et d’études de Tolstoï. Ceux-ci témoignent du nouveau mode de vie de l’écrivain, de sa quête spirituelle et de sa volonté de se rapprocher du monde paysan. Si Tolstoï déteste poser, il ne souhaite cependant pas froisser Répine et le laisse le suivre dans ses activités. Alexandra Tolstoï, la fille de l’écrivain, évoquait d’une manière amusée les efforts du peintre, contraint de courir d’un bout à l’autre du champ pour exécuter ses croquis. Toute évocation de Tolstoï soulevant déjà à cette époque un grand intérêt de la part du public, Répine finit par obtenir de son modèle l’autorisation de faire reproduire son tableau par la photographie et la gravure.
Exposition Ilya Répine (1844-1930), Peindre l’âme russe – Léon Tolstoï au repos dans la forêt – 1891

À partir de 1903, Répine part s’installer définitivement, avec sa compagne l’écrivaine et photographe Natalia Nordman, dans son domaine Les Pénates qu’il a fait construire à une quarantaine de kilomètres de Saint-Pétersbourg, sur le territoire du grand-duché de Finlande, alors annexé à la Russie impériale. Il y reçoit beaucoup d’invités et continue à peindre.

Pour plus d’immersion, un revêtement en planches de pin du Nord habille la salle consacrée à ces années finlandaises de Répine.

Exposition Ilya Répine (1844-1930), Peindre l’âme russe – Sur la droite : Quelle liberté ! – 1903 – Huile sur toile, 1,79 x 2,84m – Galerie nationale Trétiakov, Moscou – Ce tableau, inspiré des rives du golfe de Finlande, fut perçu par les contemporains de Répine comme un hymne à la jeunesse, aux étudiants prêts à tous les changements impulsifs. Le critique Vladimir Stassov fut convaincu que l’artiste y avait fait une entorse à la peinture réaliste, pour représenter une scène qui relevait plus de la parabole ou de l’allégorie. Cependant, Répine lui-même refusa toute éventualité d’intention cachée : « Quel symbole y aurait-il donc ! Il est bien vieux, le petit père, pour les symboles et tours de passe-passe. C’est juste un étudiant et une étudiante qui dansent la mazurka dans les vagues, rien que cela ! »

Répine vit difficilement les années de la Première Guerre mondiale et la révolution qui renverse brutalement le régime impérial. De plus, avec la proclamation de son indépendance en décembre 1917, le grand-duché de Finlande, où se trouve la maison de l’artiste, cesse d’appartenir à la Russie, faisant de Répine un exilé.

Les dernières années de la vie de Répine sont marquées par l’isolement, les deuils et les difficultés matérielles. Son regard sur la révolution change. La Russie soviétique le surveille, ce qui le place dans une situation délicate mais ne l’empêche pas pour autant d’exposer partout dans le monde, sauf dans son pays natal. Il meurt en 1930 à 86 ans dans son domaine des Pénates où il est enterré. En 1948, en hommage à Répine, la ville de Kuokkala, (re)intégrée à l’Union soviétique depuis 1944, prend le nom de Répino.

Exposition Ilya Répine (1844-1930), Peindre l’âme russe – Autoportrait – 1920 – Huile sur linoléum – dernier autoportrait de Répine
Exposition Ilya Répine (1844-1930), Peindre l’âme russe – Le Gopak. Danse des cosaques zaporogues, 1926-1930 – Huile sur linoléum, 1,74 x 2,10m – Myra Collection – Répine entreprend cet ultime tableau à l’âge de quatre-vingt-deux ans, dans des conditions très difficiles. Ne pouvant plus acheter de toile, il le peint, comme Golgotha, sur un matériau pauvre : le linoléum. Dès 1926, il songeait à réaliser une composition monumentale inspirée par les danses et les chants cosaques de sa jeunesse. Le « gopak » est une danse échevelée que l’artiste rend ici par un jaillissement de couleurs et une technique très libre. Les rires des personnages, leur énergie vitale surprennent sous le pinceau du peintre octogénaire. Réalisé en mémoire du compositeur Modeste Moussorgski, l’œuvre fut offerte par Répine à sa fille Véra en 1927.

Superbe exposition qui m’a fait découvrir, une fois de plus, un artiste que je ne connaissais pas (mais je ne suis pas une référence en la matière). Courez-y sans hésitation, c’est la première rétrospective consacrée à Ilya Répine et elle dure jusqu’au 22 janvier 2022.


Pour en savoir plus :


Ilya Répine

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