Gratin de la bêtise : le prix Ig Nobel

Publié par micmac le

Ou comment récompenser « les recherches qui font d’abord rigoler puis réfléchir ».

Le prix IG Nobel est une parodie du prix Nobel destiné à récompenser les recherches scientifiques qui paraissent superflues, voire totalement inutiles, mais qui peuvent, pour certaines, conduire à une réflexion plus approfondie.

En fait, c’est le côté humoristique et ironique des prix attribués qui marque au premier abord et l’on est en droit de se demander pourquoi de telles recherches ont trouvé réellement des financements (d’où le nom du prix qui joue sur le rapprochement entre Nobel et Ignoble).

Mais le monde de la science et de la technologie n’est pas aussi basique et certaines recherches primées ont en réalité des objectifs plus sérieux et concrets. Ainsi, le prix Ig Nobel de physique attribué en 2006 aux chercheurs français de l’université Pierre et Marie Curie qui ont expliqué pourquoi un spaghetti se casse en trois morceaux (et non pas deux) lorsqu’on le plie nécessite des études sérieuses en résistance des matériaux et pourrait avoir des implications dans l’architecture.

Pourquoi les spaghettis cassent en 3 morceaux ? (quand une rupture en entraîne une autre) – Sébastien Neukirch et Basile Audoly – Laboratoire de modélisation en mécanique – CNRS et Université P. et M. Curie

Cependant, les prix peuvent être aussi attribués pour un événement particulier et se montrer ironique vis-à-vis de leurs auteurs ; par exemple Jacques Chirac a reçu le prix IG Nobel de la Paix en 1996 comme président de la République française, « pour avoir célébré le cinquantième anniversaire des bombardements de Hiroshima et Nagasaki en reprenant les essais nucléaires français dans le Pacifique ».

© Morchoisne

Dans cette catégorie, on peut également célébrer le prix IG Nobel d’archéologie attribué en 1992 aux Éclaireuses et Éclaireurs de France, pour avoir effacé volontairement les peintures rupestres de la grotte de Mayrière supérieure, près du village de Bruniquel.

Bisons peints de la grotte de Mayrière supérieure (mais ça, c’était avant !)

Le lecture de la liste des prix IG Nobel depuis 1991 est très divertissante (en français sur wikipedia). Voici ceux de 2019, décernés le 12 septembre dernier :

  • Médecine : à Silvano Gallus, pour avoir rassemblé des preuves sur le fait que les pizzas peuvent protéger contre les maladies et la mort, à condition que la pizza soit fabriquée et mangée en Italie.
  • Éducation médicale : à Karen Pryor et Theresa McKeon, pour avoir utilisé une technique simple destinée à l’éducation des animaux – technique dite de « l’entraînement par clic » – pour former des chirurgiens à la chirurgie orthopédique.
  • Biologie : à Ling-Jun Kong, Herbert Crepaz, Agnieszka Górecka, Aleksandra Urbanek, Rainer Dumke, et Tomasz Patere, pour avoir découvert que, soumis à un champ magnétique, des cafards morts se comportent différemment de cafards vivants.
  • Anatomie : à Roger Mieusset et Bourras Bengoudifa, pour avoir mesuré l’asymétrie de la température du scrotum chez des facteurs, nus ou habillés, en France.
  • Chimie : à Shigeru Watanabe, Mineko Ohnishi, Kaori Imai, Eiji Kawano, et Seiji Igarashi pour avoir estimé le volume total de salive produit quotidiennement par un enfant de 5 ans.
  • Ingénierie : à Iman Farahbakhsh, pour l’invention d’une machine à changer les couches des bébés.
  • Économie : à Habip Gedik, Timothy A. Voss, et Andreas Voss, pour avoir conduit des tests destinés à déterminer dans quel pays les billets de banques étaient le plus susceptible de transmettre des bactéries nocives.
  • Paix : à Ghada A. bin Saif, Alexandru Papoiu, Liliana Banari, Francis McGlone, Shawn G. Kwatra, Yiong-Huak Chan, et Gil Yosipovitch pour avoir essayé de mesurer le degré de plaisir généré lorsque l’on se gratte une démangeaison.
  • Psychologie : à Fritz Strack, pour avoir découvert que tenir son stylo dans sa bouche provoque un sourire, ce qui rend plus heureux, puis pour avoir découvert que finalement ce n’est pas le cas.
  • Physique : à Patricia Yang, Alexander Lee, Miles Chan, Alynn Martin, Ashley Edwards, Scott Carver, and David Hu pour avoir découvert comment et pourquoi les wombats font des crottes carrées.
Un wombat dans la neige – wikipedia EN – CC BY-SA 3.0

Voici un petit florilège des récompenses attribuées les années précédentes :

  • Physique en 2017 : au physicien français Marc-Antoine Fardin, pour son étude sur les chats, pour déterminer s’ils sont ou non liquides. Le chercheur a par la suite accordé une entrevue pour expliquer son étude, qui est beaucoup moins stupide que ce qu’elle paraît.
Chat dont le corps épouse parfaitement un évier, se comportant donc comme un liquide. William McCamment, CC BY-SA

En 1993, les prix ont été bien gratinés :

  • Littérature : à E. Topol, R. Califf, F. Van de Werf, P. W. Armstrong, et leurs 972 coauteurs provenant d’Allemagne, Australie, Belgique, Canada, Espagne, États-Unis, France, Irlande, Israël, Luxembourg, Nouvelle-Zélande, Pays-Bas, Pologne, Royaume-Uni, Suisse, pour avoir publié un article de recherche médicale qui a cent fois plus d’auteurs que de pages dans The New England Journal of Medicine.
  • Physique : à titre posthume à Corentin Louis Kervran (France), admirateur de l’alchimie, pour sa conclusion que le calcium des coquilles d’œufs de poulet est créé par un processus de fusion froide (le principe de la fusion froide, réaction nucléaire à température ambiante, reste controversé, certains n’hésitant pas à assimiler ces expériences à celles de l’alchimie et des tentatives de transmutation du plomb en or).
  • Paix : à la compagnie Pepsi-Cola des Philippines, pour avoir sponsorisé un concours pour faire un millionnaire, puis annoncé un faux numéro gagnant, incitant et unissant ainsi 800 000 candidats vainqueurs dans la protestation, et rassemblant plusieurs factions armées pour la première fois de l’histoire du pays.

Il n’y a pas que Pepsi-Cola à avoir été ainsi récompensé :

  • Chimie en 2004 : la compagnie Coca-Cola de Grande-Bretagne, pour son usage de la technologie avancée pour convertir l’eau contaminée de la Tamise en Dasani, une eau minérale embouteillée, mais qu’il a fallu finalement retirer des étalages, à cause de la présence d’un produit cancérigène.

Encore quelques-uns de ces prix IG Nobel :

  • Management en 2010 : à Alessandro Pluchino, Andrea Rapisarda, et Cesare Garofalo de l’université de Catane (Italie) pour avoir démontré qu’une organisation donnée gagnerait en efficacité si les promotions hiérarchiques étaient faites de manière aléatoire. Leurs travaux se basent sur le principe de Peter selon lequel tout employé s’élève dans la hiérarchie jusqu’à son niveau d’incompétence (jusqu’au poste le plus bas dans lequel il est incompétent).
Par Jarodd — Travail personnel, CC BY-SA 4.0
  • Littérature en 2009 : aux services de police d’Irlande, pour avoir donné plus d’une cinquantaine de contraventions à Prawo Jazdy, dont le nom signifie en polonais « Permis de conduire ».
  • Chimie en 2016 : au constructeur automobile Volkswagen (Allemagne) pour avoir résolu le problème de l’émission excessive de pollution des automobiles par la réduction automatique et électromécanique de ces émissions durant les tests (« dieselgate »).
  • Médecine en 2017 : à une équipe française de neurosciences pour leur études sur les structures cérébrales impliquées dans l’aversion à certains fromages (roquefort, parmesan, tomme, cheddar et chèvre)
Thesupermat – CC BY-SA 4.0

Enfin, le prix peut être attribué à des recherches bien antérieures :

  • Ingénierie en 2003 : à John Paul Stapp, Edward A. Murphy Jr., et George Nichols, pour avoir conjointement donné naissance en 1949 à la loi de Murphy, dont le principe de base est : « s’il y a une ou plusieurs manières de faire quelque chose, et qu’une de ces manières peut aboutir à une catastrophe, alors quelqu’un l’emploiera »

Cet article n’a aucun caractère d’actualité puisque les prix IG Nobel sont décernés chaque année au mois de septembre, mais je suis tombé sur un Tweet qui m’y a fait penser !

L’Ig Nobel est organisé par un magazine scientifique humoristique bimestriel, le Annals of Improbable Research (AIR). Les recherches sont présentées par un groupe qui comprend des lauréats du prix Nobel (le vrai) lors d’une cérémonie au Sanders Theater de l’université Harvard, et, après l’attribution des prix, une série de conférences publiques est donnée par les récipiendaires au Massachusetts Institute of Technology.

À noter que les lauréats sont tous volontaires pour recevoir le prix et aucun ne l’a refusé excepté Volkswagen en 2016.

Nous pouvons être fier de notre recherche, car bon nombre de lauréats sont français. L’un d’entre eux même été récompensé deux fois : il s’agit de Jacques Benveniste, chercheur français à l’INSERM et correspondant permanent de Nature. Il a été primé en 1991, en chimie, pour sa conviction tenace que l’eau est un liquide intelligent — la mémoire de l’eau — et pour avoir démontré de manière selon lui satisfaisante que l’eau est capable de retenir des événements bien après la disparition de toute trace de ces événements. Cette récompense a été confirmée en 1998, toujours en chimie, après qu’il a affirmé que les propriétés mémorielles de l’eau pouvaient être transmises par des vecteurs ondulatoires appropriés et notamment via le téléphone et Internet.

Ses études sur la mémoire de l’eau ont été réalisées alors qu’il était sous contrat avec les laboratoires d’homéopathie Boiron pour lequel les résultats étaient pain bénit, étant donné l’excellente réputation (jusqu’à cette époque) du chercheur. Ou comment bien foirer sa carrière.


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