Un mois en Bretagne – août septembre 1855

Gallica a encore frappé ! À la recherche de je-ne-sais-plus-très-bien quelle information essentielle à ma culture, je suis tombé sur un récit de voyage datant du milieu du 19ème siècle : Un mois en Bretagne (Août – Septembre 1855) écrit par André Lazare et publié en 1857 chez Amyot, Libraire à Paris. Et j’ai oublié la recherche initiale pour repartir sur les traces de ces voyageurs …

Le livre est accessible sur Gallica, ci-dessous je l’ai intégré directement avec son lecteur. Mais si vous le souhaitez, vous pouvez aussi l’acheter en vrai papier quelque part sur Amazon, GogolBouc ou sur iBoucStore.

En cliquant sur l’image ci-dessus, on accède au livre sur le site de Gallica dans une plus grande dimension.

Je me suis bien sûr précipité sur les pages consacrées aux étapes dans le Finistère nord. Cette partie du périple achève le récit et je ne résiste pas au plaisir de vous faire profiter de ces dernières pages, que j’ai spécialement réécrites et illustrées pour vous.

Voici même une carte du Géoportail qui affiche la carte d’État-Major datant des années 1820 à 1866 et qui permet de retrouver peu ou prou la situation géographique de l’époque. On peut superposer avec les cartes IGN actuelles et les photos aériennes.

Pour voir la carte en grand dans un nouvel onglet (ou si vous utilisez Firefox).

Donc, André Lazare, notre auteur, accompagné de ses amis B**, G** et L**, tous quatre bons Parisiens un poil méprisants pour le bas peuple breton (« armoricain »), se trouvent à Quimper après avoir vécu moultes péripéties depuis Nantes … Nous les retrouvons à la page 91 :

QUIMPER

(…)

Le seul monument remarquable de Quimper est sa cathédrale[1], une des plus belles du 15ème siècle; l’intérieur offre une disposition particulière, l’axe du chœur fait un angle avec celui de la nef; cette irrégularité, qui se retrouve dans quelques églises catholiques, est intentionnelle et rappelle, dit-on, l’inclinaison de la tête de Jésus sur la croix.

Nous remarquons derrière le maître-autel, une Vierge à l’Enfant, d’une exécution charmante; ce marbre est signé Aothin de Paris.

(Il s’agit en fait d’Auguste Ottin (A.Ottin ?), on constatera que l’auteur n’est pas très rigoureux sur la retranscription des noms propres.)

La ville n’a rien de curieux, mais la promenade qui borde l’Odet est ravissante. 

En revenant par le faubourg, L** qui marchait, en sifflotant un petit air, selon son habitude, s’arrête brusquement met la main sur son cœur comme pour faire une déclaration, pâlit considérablement, fouille convulsivement dans ses poches, et les retourne avec un geste éloquent; elles sont vides mais vides comme on ne l’est pas, vides comme l’estomac de Tantale ou la bourse d’un Bohème au 15 du mois; vides comme le théâtre Beaumarchais, ou les drames de M. Pixérécourt, vides comme le cœur de Mlle Blondinette ou la tête de Mlle … chut ! … enfin vides comme le vide.

Horrible ! horrible !! horrible !!! comme dit Hamlet !…

Heureusement que les mœurs de Quimper ne sont pas encore celles du boulevard des Italiens ; une femme court après nous « Messieurs ! messieurs … – Madame ! madame ! – Vous avez perdu quelque chose – Tout, Madame … – Pauvres jeunes gens, je l’ai vu tomber, le voilà. »

L** embrasse son porte-monnaie, il nous embrasse, il embrasserait volontiers l’Armoricaine, mais elle a soixante printemps. Oh! Vertu, tu n’es pas qu’un nom en Bretagne.

À huit heures du soir nous prenons la voiture de Brest et nous visitons en détail Kamaret, Quillinen, Launay, Châteaulin, Le Faou, Kerguilvent, Saint-Urbin et Landerneau dans l’espace d’une nuit, par le clair de lune et la portière de la diligence.

(Le parcours entre Quimper et Brest passe par Landerneau, car c’est à l’époque le premier franchissement sur l’Élorn. Il faudra attendre 1930 pour que le pont Albert-Louppe en reliant Plougastel et Le Relecq-Kerhuon raccourcisse notablement ce parcours.)

Parcours Quimper – Brest via Landerneau

BREST

Brest, superbe port, rade excellente et la plus belle de l’Europe, ateliers de construction, marine militaire créée par Richelieu, place d’armes, château, cours d’Ajot, etc., etc. – toujours les guides Richard et Napoléon Chaix. – Brest est la plus ennuyeuse ville du monde après Manheim.

(Pour tout savoir sur les guides pour voyageurs du 19 ème siècle, je vous conseille cet article de La revue des patrimoines[2])

Le matin, en déjeunant sur le port, nous voyons passer une lourde barque conduite par des rameurs tout de rouge habillés; ce sont des forçats ; charmante ville. G** broie du noir; cependant nous voulons faire les choses en conscience et nous entrons au bagne.

Flickr - …trialsanderrors - Port Militaire from swing bridge, Brest, France, ca. 1895
Le port et l’arsenal en Penfeld depuis le Grand Pont : de gauche à droite, côté Recouvrance, la caserne du 2e dépôt des équipages de la flotte, les ateliers du plateau des Capucins ; côté Brest, la corderie et le bagne la surplombant, puis la majorité générale. Vers 1895.

La première impression, quand les lourdes portes se referment sur nous, est extrêmement désagréable et nous avons besoin du témoignage de notre conscience pour ne pas douter qu’elles se rouvrent tout à l’heure devant nous.

Je vous épargnerai la description tant de fois faite d’un bagne, ainsi que les réflexions que suggère ce triste spectacle. Il en est une pourtant que nous fîmes tous trois, et qui nous frappa; c’est que les forçats sont matériellement dans des conditions meilleures et moralement dans des conditions pires qu’on ne le suppose généralement.

Ils couchent sur une planche mais sous prétexte de sculpter un morceau d’ivoire ou de fouiller une noix de coco, ils peuvent y sommeiller tout le jour, et cet état de rêvasseries n’est-il pas détestable pour ces natures vicieuses ?

Ils ont des fers au pied, mais non des boulets, et ces chaînes qui les unissent à un compagnon ne favorisent-elles pas les horribles amitiés du bagne ? Dans les chantiers de construction, ils sont soumis aux travaux forcés, mais ils exécutent leur tâche avec une superbe indolence, et d’ailleurs ces travaux, en les mêlant à d’honnêtes ouvriers, ne sont-ils pas doublement funestes ? Funestes pour les forçats chez qui ce voisinage réveille et excite les désirs d’évasion; funestes pour les ouvriers, que ce contact pervertit et intimide au point qu’ils ne dénonceront jamais un forçat, de peur de recevoir le lendemain sur la tête un soliveau tombant de trente pieds par mégarde.

Jules Noël : Bagnards du bagne de Brest : condamnés à perpétuité (dessin, 1844)

On veut détruire les bagnes, et l’on a raison. Quelque bas qu’un homme soit descendu dans l’abîme du vice, il faut toujours essayer de l’en tirer ; or le système des travaux forcés, travaux à peu près nuls, que l’État paie fort cher, est, tel qu’il se pratique au bagne, une école de perversion pour la plupart et d’abrutissement pour tous.

Voilà quelles étaient nos réflexions, et je dois rappeler qu’à nous trois nous avons l’âge d’un sage de la Grèce.

G** broie du noir de plus en plus; la malle-poste de Saint-Malo passe; il saute dedans, et nous avons à peine le temps de lui crier Bon voyage. Ce brusque départ, ce bruit de roues se perdant dans la nuit, nous laissent fort tristes.

La nostalgie de G** nous gagne et nous sommes tentés de l’imiter, nous sentons que le voyage a perdu son charme, et si nous nous décidons à l’achever, c’est un peu par acquit de conscience.

Il serait donc temps de poser la plume, mon cher Auguste, et, dans l’intérêt de mes lecteurs, en supposant que tu ne sois pas le seul, je la planterais dans l’encrier; mais tu m’as fait jurer de ne te faire grâce de rien; soit tu nous suivras jusqu’au bout.

(Auguste, c’est Auguste Millard à qui le livre est dédicacé. Grâce à vous, il n’aura pas été le seul lecteur …)

Pourtant ne sois pas trop effrayé; nous ne voyageons plus, nous volons, mais c’est au-dessus des plus belles contrées de la Bretagne et si mon récit
n’est plus qu’une table de matières peut-être le programme éveillera-t-il ta curiosité, et fera-t-il du lecteur de cette année le compagnon de l’année prochaine.

Pour chasser nos diables bleus, nous allons entendre les artistes du théâtre de Brest dans Les Diamants de la Couronne… Hélas, Auber, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font.

Le lendemain matin, nous allons visiter au milieu de la rade, par une petite mer assez houleuse, un magnifique vaisseau, la Bretagne, qui va partir pour Constantinople.

Daguerréotype de la Bretagne à Brest en 1860

A dix heures, le sac et le manteau de voyage bien ficelés sur nos épaules, nous prenons à pied la route du Conquet.

LA FIN DU VOYAGE. LE CONQUET. SAINT-RENAN. MORLAIX. SAINT-POL-DE-LÉON. LE HAVRE.

Le parcours entre Brest, Le Conquet et Saint-Renan avec les principales étapes citées dans le texte

À Saint-Pierre, nous avons faim; mais il n’y a pas d’auberge.

À la Trinité nous avons beaucoup plus faim; mais ce village offre moins de ressources que le précédent.

Nous n’avons plus qu’à mourir, lorsqu’une vieille sibylle, à qui nous achetons du tabac pour adoucir nos derniers moments, nous propose un déjeuner de sa façon. Parbleu nous aurions accepté la cuisine d’un Chippeway.

(Chippeway : peuple indien d’Amérique du Nord, aussi appelé les Ojibwés ?)

Le festin se compose d’une omelette un peu noire; mais à la guerre comme à la guerre ! d’un saucisson très aliacé mais nous n’avons pas de dames; de poires à cidre et d’un vin … spasmodique mais il fait si chaud!

Très satisfaits, nous reprenons nos sacs et nos bâtons, en demandant notre écot, lorsque notre hôtesse apparait, portant triomphalement un gigantesque plat de grillades aux pommes de terre ; la brave femme est enchantée de son œuvre. Il ne faut blesser personne : un quart d’heure après, les grillades ont rejoint les poires, et, comme il ne se présente pas de troisième service, nous partons décidément.

Au delà du port Mingan (le fort du Mengant), la mer, qui nous servait de guide, disparaît derrière un épais rideau d’arbres, et nous entrons dans un dédale de chemins creux et couverts qui nous égarent complètement.

Ce n’est qu’après plusieurs heures de marches et de contremarches que nous tombons par hasard au milieu de Plougonvelin.

Au delà de ce hameau, la nature change d’aspect et devient sublime : ce sont de grandes vallées sombres, avec des forêts d’un vert noir à mi-côte et des éruptions de granit dans le fond; c’est la grandeur du Poussin, la mélancolie de Claude Lorrain, la sauvage énergie de Salvator Rosa.

La végétation cesse en approchant de la côte; mais nous touchons à la pointe Saint-Matthieu[3] et bientôt tous les tableaux pâlissent devant celui qui se déroule à nos yeux.

La Pointe Saint-Mathieu de nos jours : en 1855, le phare existait déjà (construit en 1835). Le sémaphore actuel a été construit en 1906 et remplaçait un autre plus éloigné du bord.

C’est l’Océan, l’Océan sans bornes, avec ses vagues immenses venues d’un autre hémisphère, et ses brises chargées des parfums des Florides et du Meschacébé.

(À cette époque, Chateaubriand parlait de Meschacebé au lieu de Mississippi dans son roman Atala)

Vers le nord, l’archipel d’Ouessant et les terribles rochers du passage du Four, s’élevant au milieu de la mer comme les sentinelles avancées du vieux monde.

Au sud, la presqu’île de Crozon, la pointe de la Chèvre, et plus loin, se confondant presque avec l’écume des flots et les vapeurs bleues de l’horizon, la pointe du Raz, l’île de Sein et les côtes rocheuses de Douarnenez. Devant ce spectacle sublime on comprend que les Bretons naissent marins.

C’est sur un cap Saint-Matthieu que Colomb devait pressentir un autre monde.

Le vieux cloître ruiné de Saint-Tanguy, où nous nous reposons sur des tronçons de statues, et dont les ogives brisées encadrent un tableau gigantesque, en augmente encore l’impression en mêlant sa poésie humaine à la poésie de Dieu.

La nuit vient; nous ne jetons qu’un coup d’œil en passant à la jolie église de Lochrist et au tombeau de Michel le Nobletz, l’un des missionnaires du bas Léon, et nous arrivons à neuf heures du soir, presque morts de fatigue et de faim, au Conquet.

B** qui est le Parisien le moins marcheur des peu marcheurs Parisiens, et qui vient de faire dix lieues d’une traite, a le lendemain matin deux ampoules pour talons, et refuse énergiquement de partir.

Cependant le déjeuner lui rend un peu de courage, et nous allons voir un fort beau cromlec’h et deux menhirs dans la presqu’île de Kermorvan.

(oui, oui, c’est bien la presqu’île de Kermorvan, icône de ce blog. Le cromlech et plusieurs menhirs ont été détruits par l’armée allemande dans les années 40 lorsqu’elle construisait le mur de l’Atlantique ! Il reste un menhir bien visible parmi les fougères.)

Pour en sortir, L** imagine de traverser le petit bras de mer qui la sépare du continent et qui lui semble très peu profond. Il met donc ses bas dans sa poche, prend un soulier dans chaque main, retrousse son pantalon et pousse sa pointe.

(Je ne visualise pas bien où est le « continent » cité par l’auteur. S’agissant d’une presqu’île, ce bout de terre de Kermorvan a toujours été relié au « continent ». Peut-être le petit bras de mer est-il le ria du Conquet qui sépare la presqu’île de la ville et que l’on peut traverser de nos jours avec la passerelle du Crae.)

« Ô jeunesse ! que tu es présomptueuse et inconsidérée » comme disait un vieux capitaine de ma connaissance, qui avait fait la campagne de Moscou.

Tout se passe d’abord assez bien, cependant l’eau prend une épaisseur gênante, le pantalon est envahi. Bah ! c’est un demi-bain de mer, pense-t-il et il continue. Mais les herbes s’en mêlent et cachent le fond, qui baisse brusquement et procure à L** le bain complet. La position est désagréable; il est difficile de nager avec un sac de nuit sur le dos, des souliers à la main et de grandes herbes tenaces autour des jambes ; le fond baisse de plus en plus; c’est l’escalier d’un abîme, et L** ne peut plus retrouver les marches qui l’y ont conduit; dans son désespoir, il se plonge … dans des réflexions tristes.

Il y serait encore, sans un pêcheur de crevettes qui, touché de sa détresse, arrive par des détours à lui connus et l’arrache à ses méditations.

Pendant ce temps, B** a pris en clopinant le chemin de Trebabu mais à moitié route, il s’est assis sous un chêne et contemple, d’un œil éteint, l’horizon vaste et ses talons enflés.

L**, que son bain a ragaillardi, communique, à force d’éloquence, un reste de courage à B** qui se laisse traîner jusqu’à Ploumoguer.

Entre Ploumoguer et Plouarzel, B** qui a fait une demi-lieue en deux heures et en s’asseyant tous les vingt pas, pousse un suprême gémissement, se couche, et déclare, avec l’obstination du dromadaire fatigué, qu’il n’ira pas plus loin. L** qui commence à traîner la patte, est très embarrassé.

Le pauvre B** ne gémit même plus, et le désert qui nous entoure est silencieux comme le tombeau. L** s’éloigne comme Agar pour ne pas voir mourir son ami; mais, comme Agar, la Providence le délivre enfin de ses angoisses en lui montrant le clocher de Plouarzel à deux cents pas derrière les arbres.

Le village est en fête; les Bretons sont gris comme des Polonais; cependant nous découvrons une femme qui jouit encore de presque toute sa raison.

Cet ange sauveur nous donne le lait et le miel, c’est-à-dire un vieux reste de cassis, qui, délayé dans beaucoup d’eau, nous désaltère faute de mieux, et du phar, gâteau du pays, délice des Bas-Bretons, dont il a le caractère ferme et primitif, pudding de sarrasin, de mélasse et de fromage blanc, écœurant mastic, infernal magma que nous mangeons pourtant ! Ô naufragés de la Méduse, vous nous comprenez, n’est-ce pas ?

(passage sublime sur le far « de blé noir », ou au sarrasin, qui a tant de succès de nos jours auprès des Parisiens !)

La bonne femme met le comble à ses bienfaits en nous donnant une carriole, un cheval, et son frère; si ce conducteur là nous dépose entiers à Saint-Renan, c’est que vraiment :

Il est un Dieu pour les ivrognes

comme dit la chanson.

Il en est un, car, à peine les guides en main, le Breton retrouve son sang-froid et nous charme par les renseignements intéressants qu’il nous donne sur le pays.

Ici, tout près du village, sont les carrières de granit d’où l’on a tiré le soubassement de l’obélisque de Luxor.

Là c’est un menhir de huit mètres de haut.

Plus loin, sur le bord du chemin, c’est un autre menhir, le plus beau du département, dit-on ; nous descendons pour le voir; on lit à son sujet dans M. le chevalier de Fréminville : « Il n’a pas moins de onze mètres cinq centimètres de hauteur. Cette superbe aiguille de granit, quoique brute comme tous les monuments du même genre, se trouve avoir une forme à peu près quadrangulaire, et il présente une particularité bien remarquable sur deux de ses faces opposées, on voit, à la hauteur d’un mètre environ, une bosse ronde taillée de main d’homme, et qui a environ trente-deux centimètres de diamètre. Objets de superstition dont le but et l’origine se perdent dans la nuit des temps, ces bosses reçoivent encore une sorte de culte bizarre de la part des paysans des environs. Le nouveaux mariés se rendent dévotement au pied de ce menhir, et, après s’être en partie dépouillés de leurs vêtements, la femme d’un côté, l’époux de l’autre, se frottent le ventre nu contre une de ces bosses. L’homme prétend, par cette cérémonie ridicule, obtenir des enfants mâles plutôt que des filles, et la femme se persuade que par là elle obtiendra l’avantage d’être la maîtresse absolue dans son ménage. »

Nous n’eûmes malheureusement pas occasion d’assister à la cérémonie.

Le drolatique monument s’appelle le menhir de Kerloaz, -route de Plouarzel à Saint-Renan, Finistère : avis aux peintres de mœurs.

Nous devrions visiter deux vieux manoirs fort curieux, celui de Kerveac’htou, près de Kerglas et celui du Pont-ar-C’hastel, entre Kerglas et Saint-Renan ; mais la fièvre du retour précipite nos pas.

Aussi, dès le lendemain, nous voulons partir et achever notre voyage des côtes par Porspoder, Paimpol, Plounéour et Saint-Pol-de-Léon, mais une difficulté se présente : au fond de notre bourse il ne reste qu’un petit papier; ce petit papier est fort honorable, et je sais bien des Normands qui s’en contenteraient; mais le Breton n’aime pas les fictions sociales, et tout Saint-Renan du maire au percepteur, du notaire à l’épicier, regarde le timbre de la Banque avec l’intelligence d’un Lapon devant du sanscrit.

Mais que tu es sublime, ô peuple arriéré!…
« Allez à Brest, nous dit notre maîtresse d’hôtel, une femme de l’école du père Racine, et quand vous aurez changé votre argent, vous m’enverrez votre écot. »
Et ce disant, elle nous confie à une brave jeune fille qui, perchée sur le brancard de la carriole, nous ramène à Brest gaillardement.

La diligence de nuit nous conduit par Guipavaz, Landerneau, Landivisiau et Saint-Thégonec à Morlaix, où nous arrivons à une heure du matin.

Le courrier part à l’instant pour Saint-Pol-de-Léon nous grimpons dans sa patache … haï daün.
La route est très accidentée entre Morlaix et Saint-Pol-de-Léon c’est une série de descentes vertigineuses et d’interminables montées; dans le jour on a le charme de la variété; mais la nuit est horriblement sombre, et rien n’allonge le chemin comme de ne pas le voir; il est vrai que nous ne pouvons fermer l’œil, grâce au conducteur, qui vocifère dans les ténèbres son éternel haï daün.

A Saint-Pol, nous admirons le ravissant clocher de Kreisker, qui nous console de nos cinq heures d’haï daün!

La cathédrale est aussi fort belle on y remarque un vaste baptistère en pierre, et derrière le chœur le tombeau d’un évêque de Léon, François Visdelou.

La voûte d’une des chapelles de droite, fondée par la famille du Dresnay, est ornée d’une figure symbolique de la Trinité; c’est un triangle curviligne où des traits ingénieusement disposés représentent trois visages; un doigt, le doigt de la Providence, accompagne le triangle, et sur la banderole qui l’entoure on lit ces mots Ma Douez (mon Dieu).

Sur la route de Roscoff nous apercevons plusieurs dolmens et le joli manoir de Kersalion.

A Roscoff, nous saluons l’île de Bas habitée par Trémentin, l’héroïque compagnon de Bisson, puis nous montons au fort de Bloscon, cette autre pointe Saint-Matthieu du Finistère,

Et du haut de la montagne,
Avec des pleurs dans les yeux,
Nous jetons à la Bretagne
Le long regard des adieux.

L’île de Batz depuis le port de Roscoff

(Il s’agit bien sûr de l’île de Batz située à très courte distance de Roscoff et, à cette époque, Yves Trémintin, le Chevalier de l’île de Batz, est un véritable héros ; à 77 ans, il est en retraite sur sa terre natale)

Nous revenons de jour à Morlaix. Au milieu de la route et dans une de ces descentes ci- dessus mentionnées, le cheval s’abat brusquement; le cocher tombe sur le cheval, L** sur le cocher et B** sur L**. Le cheval est seul endommagé.

Le lendemain nous voguons sur la Célestine, capitaine Marzin, de Porspoder, et, trente heures après, le paquebot mouille en vue du Havre.

Le capitaine, qui ne peut entrer en Seine qu’au matin, nous propose de nous mettre à terre; mais il fait si beau que nous préférons coucher à bord.

Le ciel est étincelant d’étoiles; la mer, que ne ride aucun souffle de vent, n’a que ce balancement profond qui ressemble à la respiration d’un monstre; autour de nous mille vaisseaux sommeillent sur les vagues, et le nôtre, endormi sur ses chaînes, est bercé par les flots comme un enfant par sa mère; au loin, la ville reflète ses feux dans le miroir de la rade, et nous, après avoir admiré longtemps ce splendide tableau, nous nous endormons au doux clapotis des vagues qui expirent sur les flancs du navire, et nous rêvons de cette belle Bretagne, où l’on est conduit par un irrésistible attrait, que l’on quitte avec peine, où l’on revient avec amour, et que l’on voudrait avoir pour patrie, comme Beaumanoir ou Larochejaquelein, et pour tombeau, comme Chateaubriand.

FIN

Voila, le récit s’achève sur ces paroles dithyrambiques à l’égard de la Bretagne, alors que se succèdent à quasiment toutes les pages des critiques  plus ou moins acerbes ou méprisantes sur les Bretons et leur environnement. Une habitude bien parisienne ?

  1. [1]Le texte écrit en couleur est extrait du livre d’André Lazare
  2. [2]Les liens vers des sites web sont de mon cru !
  3. [3]L’auteur écrit Matthieu avec deux t, en réalité il y en a un seul, même ses contemporains ne faisaient pas cette faute