Savoir de la rue : Augustin Mouchot, le nouveau Prométhée

L’emprise de l’ancienne gare de La Glacière – Gentilly, en bordure de la Petite Ceinture dans le 13e arrondissement, a fait l’objet d’aménagements dans le cadre d’une ZAC et un nouveau quartier est sorti de terre voici quelques années. Une rue honore la mémoire d’Augustin Mouchot (1825 – 1912) « ingénieur spécialiste de l’énergie solaire ».

Professeur de mathématiques au lycée de Tours, il est l’auteur d’un ouvrage sur la chaleur solaire et ses applications industrielles (1869), il conçoit une «chaudière solaire» destinée à la cuisson des aliments, puis met au point des machines thermiques solaires à concentrateur métal.

Augustin Mouchot

Il réussit à faire fonctionner, lors de l’Exposition de 1878, la presse à imprimer du journal Le Soleil grâce à la chaleur solaire.

En 1866 il invente le premier moteur solaire avec un réflecteur parabolique et une chaudière cylindrique en verre alimentant une petite machine à vapeur.

Le système de M. Mouchot (© Arts et métiers)

La facilité de s’approvisionner en charbon conduit le gouvernement français à estimer que l’énergie solaire n’est pas rentable et à arrêter de financer les recherches d’Augustin Mouchot.

Il retourne donc dans l’enseignement et reçoit le prix de l’Institut de France en 1891 et en 1892. Il meurt en 1912 à Paris dans la misère.

Ainsi se termine la biographie d’Augustin Mouchot qui fait un raccourci brutal entre les honneurs de 1892 et la mort dans la misère 20 ans après. Pour trouver une explication à ce déclin, une recherche dans Gallica nous conduit à un fait-divers relaté dans le journal Le Parisien du jeudi 1er août 1907.

Triste fin d’une vie de labeur – Un vieux savant est jeté à la rue

Au fond du quartier Saint-Lambert, en un coin d’une sauvage solitude, une masure abrite un professeur de physique en retraite, M. Mouchot, chevalier de la Légion d’honneur, officier de l’instruction publique, auteur de nombreux travaux scientifiques.

C’est dans cette maisonnette (NDLR : située Passage de Dantzig dans le 15e) où un vieillard de quatre-vingt-deux ans achève sa vie que s’est déroulé hier un drame silencieux d’une infinie tristesse.

Une vie bien remplie

Louis-Augustin Mouchot est né le 7 avril 1825 à Semur-en-Auxois (Côte-d’Or) de parents pauvres. Le jeune homme sentit, de bonne heure, naître en lui le goût ardent des études scientifiques. Il s’y adonna, passa ses examens, acquit son titre de docteur ès sciences et fut nommé en 1861 professeur au lycée d’Alençon.

Il ne se contenta pas d’enseigner et fit des recherches sur l’utilisation du calorique solaire.

En 1878, il avait combiné et construit un appareil permettant de concentrer la chaleur solaire à un tel point que, dirigée par un habile dispositif, sur une machine à vapeur, elle suffisait à l actionner. Quatre ans après, cet appareil était primé à l’exposition de Bordeaux. Des expériences continuèrent à Marseille et à Alger. Aidé par un ingénieur, M. Pifre, et par un de ses amis, M. Mouchot, avait perfectionné son invention.

En 1890 et 1891, ayant réuni en deux éditions successives ses travaux sur les rayons solaires, il eut la satisfaction de voir l’Académie des sciences lui décerner successivement les deux prix Francœur.

Entre temps, M. Mouchot avait été nommé professeur à Tours, puis à Reims, et ses appareils étaient et sont encore utilisés aux colonies, notamment en Californie, où ils permettent de réaliser de grosses économies de combustible.

Mais ces travaux avaient fatigué le professeur. D’autre part, l’âge de la retraite étant venu, il se retira et vint se fixer passage de Dantzig, dans une masure qu’il acheta au nom de sa femme.

Celle-ci, aimante et dévouée, gardienne d’un foyer dont les livres étaient le luxe unique et la seule distraction, eut le grave tort de n’attacher aucun intérêt aux nécessités de l’existence. Elle négligea d’acquitter ce qu’elle devait. Le percepteur, comme les fournisseurs, attendirent en vain.

L’an dernier, au mois d’août, un commissaire de police se présenta. Elle le reçut revolver au poing. Entre temps, elle avait fait murer la porte de sa maison, d où elle ne sortait que par une issue en soupirail… On n’insista pas.

Triste dénouement

M. Mouchot ignorait ces détails. Il vivait seul avec ses pensées. La vieillesse venait. Déjà, presque sourd, la vue fatiguée, son labeur même l’épuisait. Dans son isolement, il n avait pas vu s en aller en caprices singuliers la raison de sa femme.

Il y a huit jours, surprise dans un accès de démence, des agents l’arrêtèrent. Elle fut transférée à Sainte-Anne. Elle est maintenant à Perray-Vaucluse, en Seine-et-Oise, dans un asile. Le vieux savant l’attendait. Elle ne revint pas.

Hier, deux personnes se présentèrent devant lui : un huissier qui, au nom du fisc, venait vendre ses meubles, un commissaire venu pour faire respecter la loi.

Le vieil homme courbé ouvrit alors sur la vie ses yeux étonnés, et, silencieux, caressant de ses mains tremblantes les objets familiers, témoins de sa vie laborieuse et probe, il dit :

— Vous me prenez tout. Je n’ai point fait de mal. J’ai beaucoup travaillé, voilà tout. Mes livres aussi vont-ils partir ?

Il y avait, dans sa voix, une émotion si profonde que devant la grandeur de ce désespoir sans phrases et sans révolte, le commissaire du quartier, M. Buchotte, ordonna :

— Vous respecterez les livres !

Les livres ont été respectés. Les brocanteurs, attendant la curée, n’ont pas vu sortir les précieux volumes au dos roussi, dont les vieux ors décorent la misère de l’unique pièce ou persiste à demeurer le vieux savant.
Nous l’avons vu après cet incident. Il a courbé vers nous sa haute taille et a baissé son regard sur lequel déjà pèse la lourde main du temps.

Il nous a dit :

— Je n’ai plus rien. Je suis vieux… Ma femme est partie… On me la rendra, n’est-ce pas ?… Elle est bonne et m’a sauvé la vie bien des fois… Je ne demande qu’à terminer en paix mes études… Pourquoi est-on venu ici me saisir ?… Je dois avoir de l’argent, pourtant, quelque part. C’est ma femme qui savait cela !

Et le malheureux octogénaire, désormais seul, sans ressource, dans son foyer dénudé, s’abandonna à son chagrin…

Le Parisien du jeudi 1er août 1907

La suite de l’histoire est contée par La Revue illustrée dans son numéro daté du 20 décembre 1907 : d’anciens collègues d’Augustin lui sont venus en aide après cette saisie opérée à son domicile. Sous le titre de La conquête du soleil ou le nouveau Prométhée, le journal retrace la carrière du savant et égratigne au passage l’incurie des pouvoirs publics. On en apprend aussi un peu plus sur les déboires personnels du couple Mouchot.

Cette nouvelle rue est le seul souvenir qui reste d’Augustin Mouchot en dehors des mentions relatives à ses recherches dans ses chers livres, en effet même sa tombe au cimetière de Bagneux a disparu.